La chasse aux oiseaux migrateurs au cap Tourmente

Simon Lemieux

Participant

Forme d'expression

Intérêt patrimonial

La chasse à la sauvagine est enracinée dans le territoire de Cap-Tourmente, reconnu pour le passage de milliers d’Oies des neiges au printemps et à l’automne. Traditionnellement elle s’apprend au sein de la cellule familiale. De nos jours, un Certificat du chasseur encadre l’apprentissage de la pratique.

Description de la forme d'expression


La chasse aux oiseaux migrateurs est une pratique qui s'inscrit dans le territoire spécifique de la rive nord de l'estuaire moyen du Saint-Laurent, spécialement au cap Tourmente où se trouve une réserve nationale de faune. Chaque automne et chaque printemps, différentes espèces d'oiseaux (bernaches, oies blanches, canards, etc.) se succèdent pour venir profiter des particularités de l'écosystème spécifique qu'abrite le cap Tourmente : le marais à scirpe (plantes des marais d'Amérique du Nord). La chasse aux oiseaux migrateurs du cap Tourmente s'effectue en automne durant près d'un mois, soit en 2007 du 6 au 25 octobre. Abondent alors les chasseurs qui ont développé des techniques de chasse particulières aux oiseaux migrateurs. Habituellement, les chasseurs se camouflent dans des caches, accessibles à marée basse, où ils déposent au sol une douzaine d'appelants près de l'estran pour attirer les oies de passage. Aujourd'hui, le Service canadien de la faune organise une chasse réglementée de l'oie afin de contrôler la population de ces sauvagines considérées comme surabondantes par les biologistes. Cette chasse est inspirée de celle des anciens camps de chasse du XIXe siècle. On y fait la promotion de deux types de chasse, l'une dite « traditionnelle », où l'on utilise un traîneau tiré par un cheval pour permettre aux chasseurs l'accès des caches de marée basse. L'autre chasse autoguidée est libre, elle s'accompagne d'un guide de chasse ; les participants se rendent alors à pied aux caches spécialement aménagées pour la chasse à l'oie. La chasse aux oiseaux migrateurs au cap Tourmente est recherchée par les amateurs de chasse et pêche. Cette activité est régulièrement considérée comme une expérience typique et incontournable de la région de Québec. La Réserve nationale de faune du cap Tourmente est située sur la rive nord du Saint-Laurent à 50 kilomètres à l'est de Québec. D'une superficie de près de 24 km carrés, le site du cap Tourmente est marqué par une falaise imposante et une plaine qui descend jusqu'aux eaux du fleuve. Ainsi, le cap Tourmente se profile comme la jonction entre les basses terres de l'estuaire du Saint-Laurent et l'entrée du Bouclier canadien. L'environnement, marqué par le marais à scirpe, est fortement influencé par les marées du fleuve et l'impact des visites saisonnières des oies blanches. En 2001, près de 1624 chasseurs ont été dénombrés par l'organisation de la chasse contrôlée dans la Réserve nationale de faune du cap Tourmente. Le nombre de participants à cette chasse a augmenté au cours des dernières années. Il tient compte de l'augmentation de la population de Grandes Oies des neiges dans cette région. [Source en ligne http://gazetteducanada.gc.ca : « Règlement modifiant le règlement sur les réserves d'espèces sauvages », La Gazette du Canada, vol. 135, no 11, 23 mai 2001, site consulté le 20/08/07].


Apprentissage et transmission


L'initiation à la chasse à l'oie blanche s'effectue généralement par filiation, soit par un chasseur membre de la famille du débutant. L'initié accompagne le chasseur dans les préparatifs ou encore pendant la chasse. Si l'initié est un enfant, il va récupérer sur le terrain le gibier abattu par le chasseur puisqu'il est trop jeune pour le port d'une arme. C'est en accompagnant les chasseurs que l'apprenti est mis directement en situation. Après l'obtention du Certificat du chasseur, accessible dès l'âge de douze ans, l'apprenti pratique ses tirs et chasse finalement ses premiers gibiers à l'aide de son mentor (ou guide). Alors, les chasseurs les plus expérimentés (souvent les plus âgés) reconnaissent, sur le fait, les différentes situations de chasse dont ils ont déjà fait l'expérience. Aussi, ils transmettent leurs savoirs et leurs connaissances par des anecdotes, des conseils et en relatant leurs histoires des chasses « qui ont porté fruit ».

Historique général


La sauvagine a longtemps été une source d'alimentation importante pour les populations établies sur les rivages de l'estuaire du Saint-Laurent. Plusieurs preuves archéologiques d'établissement de stations de chasse amérindiennes ainsi que des traces de consommation d'oiseaux migrateurs ont été retrouvées dans la région de la Côte-de-Beaupré [Lavoie, 1998 : 59]. En Amérique du Nord, les amérindiens (notamment les Montagnais, les Malécites, les Micmacs, les Iroquois et les Cris) chassaient les sauvagines pour leur subsistance. D'ailleurs, ils avaient une bonne connaissance de la position stratégique du cap Tourmente. Les Amérindiens chassaient principalement la sauvagine à l'arc ou encore au filet, parfois embusqués dans des canots. La chasse à la sauvagine était également importante sous le régime français. Les actes notariés font fréquemment mention de la présence de la chasse à l'oie, à l'outarde, aux tourtes et aux canards. À l'époque, le mode d'occupation agricole était de type seigneurial. Les colons, censitaires, acquéraient des « autorisations » de pêche et de chasse sur le territoire des seigneuries, mais devaient payer des redevances à ces dernières. En 1680, la Seigneurie de la Côte-de-Beaupré a été cédée au Petit Séminaire de Québec. Les étudiants avaient dès lors les droits exclusifs de chasse au cap Tourmente. Le Séminaire se chargeait aussi d'accorder des permis aux divers habitants et fermiers, pour qui la sauvagine diversifiait le menu quotidien et devenait un revenu d'appoint selon le volume de leur vente [Lavoie, 1998 : 96]. Plusieurs techniques de chasse étaient utilisées par les Canadiens français. On pouvait chasser « à la passée », c'est-à-dire à portée de tir, ou encore effectuer la chasse riveraine en étant camouflé dans des caches et en utilisant des branches comme appelants. Plusieurs habitants usaient aussi d'appelants vivants (outardes ou oies dressées pour attirer les autres). Cette méthode est toutefois bannie vers les années 1950. Au XIXe siècle, la chasse à la sauvagine devient une activité de plaisance pour l'élite et la bourgeoisie anglaise. La chasse à la bécassine, qui nécessite une plus grande adresse des tireurs, devient une marque de distinction sociale. En 1908, le Petit Séminaire loue son terrain à la première pourvoirie de chasse. Ce sont les débuts de la commercialisation de la ressource. Les habitants canadiens continuent à chasser les oiseaux migrateurs, dont la population décline graduellement. En 1860, on ne compte plus que 3000 individus. Des mesures sévères pour la chasse sont dès lors imposées. Elles tentent de préserver ces oiseaux. En 1917, une loi est adoptée pour réglementer la chasse à la sauvagine par la Convention sur les oiseaux migrateurs. Ratifiée par le Canada et les États-Unis, elle a pour objectif de contrer la chasse abusive de la sauvagine. Cette loi transformera à l'avenir les pratiques de chasse à la sauvagine. Elle fit la promotion des avantages commerciaux et écologiques d'une gestion de la faune responsable. Au XXe siècle, la chasse est principalement une activité de plaisance. La consommation régulière de l'oie quitte l'alimentation des Canadiens, remplacée par le poulet et la dinde. Plusieurs mesures législatives réglementent les droits de chasse, l'acquisition et le maniement d'une arme à feu. On connaît aujourd'hui une baisse du nombre d'adeptes de chasse à la sauvagine. La relève est rare. Il y a rupture dans la transmission familiale de ces techniques de chasse. Ce constat est dû à plusieurs phénomènes dont l'augmentation des coûts inhérents à l'activité, l'urbanisation de la population, l'exode rural de la jeunesse et l'influence des mouvements de protection des animaux qui lui donnent une connotation négative. [Source : Richard Lavoie, « La chasse à la sauvagine. Au-delà du plomb et du sang », mémoire de maîtrise, Québec, Université Laval, département d'Histoire, 1998] Les premiers occupants du territoire bordant le cap Tourmente ont été des Iroquoïens du Saint-Laurent. Ces Amérindiens sédentaires habitaient des maisons longues et vivaient d'agriculture, de chasse et de pêche. Ce sont eux que rencontra Jacques Cartier lors de son voyage en 1535, alors qu'il remontait la vallée du Saint-Laurent. Presque cent ans plus tard, lorsque Samuel de Champlain emprunte le chemin déjà parcouru par Cartier, les Iroquoïens ne sont plus. Seuls quelques chasseurs montagnais nomades profitent encore de l'abondance de la faune sur les terres du cap Tourmente. Champlain tombe alors littéralement sous le charme des attraits et beautés sauvages du cap Tourmente et décide d'y installer, en 1626, une première ferme, constituée d'une habitation et d'une étable. Cependant, deux ans plus tard, les Anglais y mettront le feu en démolissant tout sur leur passage. Sous monseigneur François de Laval, quelque 40 ans après que les Anglais eurent tout brûlé, les terres du cap Tourmente reprennent leur vocation agricole et deviennent, avec les années, un vaste domaine cultivé. Le Séminaire de Québec, à qui Mgr de Laval a légué ses biens, poursuit son œuvre et, pendant près de 300 ans, les terres du cap Tourmente sont le lieu d'élevage du bétail et de la culture de diverses plantes fourragères et céréalières. C'est ainsi que le cap Tourmente a approvisionné le Séminaire de Québec en viande, produits laitiers et légumes jusqu'au milieu du XXe siècle. Au début du XXe siècle, certaines portions du territoire, alors propriété du Séminaire de Québec, étaient louées à des clubs de chasse privés. Lors de l'acquisition du cap Tourmente par le Service canadien de la faune (SCF) en 1969, les baux entre le Séminaire et les clubs furent annulés. En 1972, le SCF rétablissait cette activité dans le cadre d'un programme de chasse contrôlée accessible à tous les chasseurs canadiens. Ce n'est qu'en avril 1978 que fut officiellement créée la Réserve nationale de faune du cap Tourmente avec le mandat de protéger le marais à scirpe d'Amérique, principal habitat de la Grande Oie des neiges en périodes migratoires. En janvier 1981, la Réserve devient le premier site canadien à obtenir le statut de site RAMSAR (La Convention de Ramsar désigne des zones humides d'importance internationale). Aujourd'hui, la Réserve nationale de faune offre plusieurs programmes : activités d'interprétation, réseau de sentiers pédestres, chasse traditionnelle à l'oie, exploitation agricole. [Source en ligne www.captourmente.com : Association des amis du cap Tourmente, « Histoire de la réserve et de la région », Réserve nationale de faune du cap Tourmente, site consulté le 20/08/07]. Au fil des ans, la chasse aux oiseaux migrateurs a évolué dans son organisation, par sa commercialisation et selon sa réglementation. La chasse à l'oie blanche en est un bel exemple. Actuellement, la chasse à la sauvagine est devenue une activité récréative plus qu'une activité de subsistance. La majorité des chasseurs chasse la sauvagine grâce aux services de pourvoyeurs. D'ailleurs, ils chassent durant les premières journées de la saison et parfois seulement pendant un ou deux jours. Aujourd'hui, il existe peu de lieux où les chasseurs peuvent s'adonner librement à la chasse. Les terrains agraires et les territoires de chasse limités sévèrement sont très recherchés par les amateurs. Ils se les transmettent par legs familial. En plus de connaître une évolution dans ses techniques (accessoires et outillages plus perfectionnés), la chasse s'est également modifiée dans son approche. La gestion durable et responsable de cette ressource naturelle est au centre des préoccupations du milieu actuel de la chasse aux oiseaux migrateurs au Québec.


Localisation complémentaire

  • Lieu-dit : Cap Tourmente

Localisation complémentaire

  • Adresse civique : Réserve nationale de faune du cap Tourmente - 570, chemin du Cap-Tourmente
  • Ville : Saint-Joachim
  • Code postal : G0A 3X0
  • Téléphone : (418) 827-4591
  • Télécopieur : (418) 827-6225
  • Adresse courriel : cap.tourmente@ec.gc.ca
  • Site web : http://www.captourmente.com/default.htm

Sources

  • Nom du facilitateur ou des facilitateurs : Jean-Philippe Bérubé et Jocelyn Gadbois
  • Date d'entrevue : 2007-06-27
  • Nom de l'indexeur ou des indexeurs : Catherine Arseneault

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